Dix questions à Mario Monti

1- Sénateur Monti, le 2 janvier de cette année dans un éditorial du Corriere della Sera, vous avez parlé de “l’illusionnisme marxiste” critiquant “la priorité donnée aux revendications idéales, sur des bases éthiques, plutôt que des revendications pragmatiques”, applaudissant les “deux importantes réformes dues à Maria Stella Gelmini (ex ministre de l'Instruction) et a Sergio Marchionne (patron de la Fiat) et affirmant que “grâce à leur détermination, le handicap italien en ce qui concerne la formation des étudiants et la construction d'automobiles sera réduit”. Pragmatiquement parlant, pensez vous que l'abandon du maximalisme idéologique au profit d'un saint réalisme doive s'appliquer aussi à qui théorise l'autorégulation du marché, l'absence de règles et de l’État comme moteur du développement, les aides d'état aux banques comme soutiens à l'économie et aux autres théories néoliberales qui jusqu'ici n'ont trouvé aucune confirmation dans la réalité ?

 

 2- Toujours à propos de votre affirmation précédente, ne pensez vous pas que déclarer obsolètes le statut des travailleurs et le système de droits qui existaient jusqu'aux accords que la Fiat a signé pour le site de production de Pomigliano, soit le produit d'une vision terriblement politique et donc de parti, bien loin de l'image de « technicien au-dessus des partis » que donnent de vous les medias ?


3
- Sénateur Monti, à ce qu'il semble, vous continuez à être membre du "Research Advisory Council" du "Goldman Sachs Global Market Institute". C'est justement Goldman Sachs qui, selon les informations révélées par Milano Finanza, aurait mis le feu aux poudres de « l'onde de vente des BTP italiens (obligations à terme italiennes), suivis ensuite par les hedges funds et les autres banques américaine ». Ne pensez vous pas que les rapports antécédents avec cette banque d'affaires, décrite par la presse économique comme acteur principal de la spéculation sur les titres italiens, puisse légitimer l'hypothèse d'un conflit d’intérêt entre votre rôle de consultant au prêt d'une banque privée et votre rôle de garant de la tenue de l'économie nationale, qu'un Président du Conseil est tenu de recouvrir dans l’intérêt de tous les citoyens ?


4-
 Sénateur Monti, la Constitution italienne, au deuxième point de l'article 59, prévoit que « le Président de la République peut nommer sénateurs à vie cinq citoyens qui se sont illustrés pour de très hauts mérites dans le domaine social, scientifique, artistique ou littéraire ». Tout le monde connaît votre riche curriculum dans les domaines de l'économie, de la finance et des politiques européennes. Vos succès dans les domaines sociaux, artistiques et littéraires sont tout de même moins connu et quant à votre activité scientifique, elle semble se limiter au développement du modèle Klein-Monti, qui selon le site wikipedia « décrit le comportement d'une banque en système de monopole, résultat des travaux parallèles de Mario Monti et du prix Nobel Lawrence Klein ». Croyez-vous que cette étude, comparable à de nombreux travaux de chercheurs et économistes italiens soit de « très haute valeur scientifique », justifiant de ce fait votre entrée au Sénat ? Ou les causes qui justifient votre entrée sont liées à des circonstances diverses de vos mérites scientifiques, et à la nécessite de choisir un raccourci forçant de fait l'institution des sénateurs à vie pour permettre l'accès rapide au gouvernement et sans passer par la « formalité » des élections d'une personne perçue comme inspirant confiance aux opérateurs boursiers ? Dans le cas de notre seconde hypothèse, quelles sont selon vous les conditions qui pourront légitimer aux yeux d'une opinion publique toujours plus éloignée de la politique un gouvernement guidé par un sénateur fraîchement nommé qui n'a jamais été élu ne serait ce que par un seul italien ?


5-
 Sénateur Monti, le 26 septembre dernier, aux cameras de « La 7 » , vous avez déclaré que « Nous assistons, et ce n'est pas un paradoxe, au grand succès de l'euro, et la manifestation plus concrète du grand succès de l'euro, c'est la Grèce ». A la lumière des développements successifs de la situation politique et économique en Grèce, des tensions sociales  importantes et de la récente crise du gouvernement, pouvez-vous confirmer votre affirmation faite ce jour –là  ou reconsidérer la chose pour évaluer les conséquences de la perte de souveraineté monétaire des pays de la zone euro dans tous leurs aspects ?


6-
 Sénateur Monti, vous avez été le premier président de Bruegel, le prestigieux « think tank » économique bruxellois, en plus d’être membre de la commission Trilatérale, fondé par le magnat David Rockfeller. Que répondez vous aux critiques qui en vertu de votre appartenance à ces groupes voient en vous un « paladin du néoliberalisme » et craignent qu'en Italie la BCE et le FMI s’appuient sur vous pour mener à bien des politiques de déréglementation à base de privatisation des services publiques, démantèlement de l’État Social, compression des droits des travailleurs au nom de la compétitivité, augmentation des inégalités entre classes sociales, augmentation de la différence entre les plus riches et les plus pauvres (l'ISTAT INSEE italien, signale déjà que 10% des Italiens vivent sous le seuil de pauvreté relative), et autres initiatives rentables pour le marché mais aux conséquences désastreuses pour les citoyens, qui sous le nom d' « ajustements structurels » ont déjà touché de nombreux pays en Afrique et en Amérique du Sud ?


7-
 Sénateur Monti, à propos de votre expérience en tant que commissaire européen à la concurrence, de nombreux observateurs vous reconnaissent le mérite d'avoir fait appliquer les règles européennes de la concurrence à Microsoft, une des plus grandes et plus riches entreprise du monde, capable de mettre en difficulté jusqu'aux institutions de contrôle de la concurrence des États Unis. Je vous demande donc quelles mesures entendez-vous prendre à propos de la position dominante dans le secteur télévisuel de l'entreprise Mediaset, position aggravée par les ingérences répétées de la part de responsables politiques reconductibles à Mediaset (à commencer par l'ex Président du Conseil) envers le service publique audiovisuel. Ces ingérences ont été largement documentées à travers des actes judiciaires et des écoutes téléphoniques qui démontrent sans le moindre doute l'existence d'une stratégie qui acoquinait responsables de la RAI et représentants de l'ex majorité parlementaire dans l'objectif de réduire le potentiel du service publique au profit des réseaux télévisuels privés ?


8-
 Sénateur Monti, vous êtes membre de la « commission permanente » du groupe Bilderberg, un club privé réservé à  des personnes importantes, auquel les chroniques attribuent le pouvoir de conditionner les politiques des Etats souverains lors de réunions à portes closes et en l'absence de journalistes. En tant que simple citoyen, jusqu'à hier vous pouviez participer à n'importe quelle réunion sans avoir à rendre compte à qui que ce soit des activités que vous y meniez. Cependant, en tant que sénateur de la République, je vous demande si actuellement vous ne pensez pas cela incompatible avec la transparence requise à un chef de gouvernement (et en général a tous les représentants dans les institutions) le secret imposé aux participants des réunions du groupe Bilderberg, et si, en vertu de cette incompatibilité, vous entendez mettre fin à votre participation à ces réunions ou si vous entendez communiquer le contenu de ces réunions aux citoyens italiens.


9-
 Sénateur Monti, les chroniques vous signalent comme « advisor » de la Coca-Cola company, une compagnie globale connue de par le monde. En Italie, en attendant, nous avons au alentours de Viterbo une entreprise qui produit un excellent chinotto (boisson gazeuse) depuis 1949, et je voudrais donc vous demander quelles sont les mesures que vous entendez prendre pour protéger les produits italiens face à la globalisation des marchés, pour protéger le travail face aux délocalisations des entreprises, pour protéger les travailleurs italiens de la concurrence déloyale des pays et des économies où le coût du travail est réduit du fait de la faiblesse des droits fondamentaux des salariés et de la non application des règles établies par la convention de l'Organisation Internationale du Travail ?


10-
 Sénateur Monti, vous avez été apparemment l’étudiant du prix Nobel d’Economie James Tobin, à l’origine d’une taxe,  la «Taxe Tobin », qui visait à décourager les opérations de spéculation financière, par un levier d’impôts, il était possible de ramener dans les caisses des Etats souverains un peu des énormes profits du secteur financier. Elle devait permettre de « mettre un frein à la spéculation, à mettre les intérêts commerciaux privés au service de l’intérêt social. Je vous demande également si votre programme de gouvernement comprend une taxe similaire à celle proposée par votre ancien professeur, en cas de réponse négative, quelles sont les mesures que vous entendez prendre afin de décourager la spéculation sur les obligations du gouvernement italien.


Nous vous remercions par avance de bien vouloir répondre à ces questions.


Salutations cordiales.

 

Carlo Gubitosa  (Traduction : Guillaume Mariel)

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